Ce que les conseils d'administration doivent désormais accepter pour construire une gouvernance durable.
Il existe des transformations lentes, presque silencieuses, qui redéfinissent en profondeur l'exercice du pouvoir exécutif. La vulnérabilité du CEO en fait partie. Longtemps perçue comme une faiblesse ou un risque d'exposition, elle émerge aujourd'hui comme l'une des compétences les plus déterminantes de la lucidité stratégique. Un dirigeant d'un grand groupe international confiait récemment que « la seule manière de survivre à la complexité actuelle consiste à reconnaître ce que l'on ne maîtrise plus ». Cette phrase, en apparence simple, résume une évolution structurelle du leadership contemporain : l'infaillibilité n'est plus un atout, elle est devenue un obstacle.
La fonction de CEO repose désormais sur une accumulation de décisions irréversibles, prises dans un brouillard informationnel permanent. Les cycles se sont contractés, les crises se superposent, la pression cognitive s'intensifie. Plusieurs études menées auprès de dirigeants confirment ce glissement : l'essentiel de la fatigue exécutive ne provient plus du volume de travail, mais de la nécessité de projeter une maîtrise totale dans un environnement qui ne se laisse plus maîtriser. L'un des CEO interrogés dans une enquête internationale sur la vulnérabilité résume la situation sans détour : « Ce n'est pas la peur qui épuise, c'est l'impossibilité de la partager. »
« Dire la vérité n'a jamais affaibli un dirigeant. Ce qui l'affaiblit, c'est de devoir la porter seul. »
Ce constat place le Conseil d'Administration devant une responsabilité nouvelle. Le Board n'est plus uniquement chargé de superviser, de questionner, d'approuver. Il devient l'un des rares espaces où le dirigeant peut dire ce qui dérange, exposer les zones d'incertitude, reconnaître les tensions avant qu'elles ne se transforment en crises. Une analyse récente de la relation CEO–Board montre que les transitions les plus difficiles ne proviennent pas d'une mauvaise décision, mais d'une vérité qui n'a pas été dite à temps. Lorsque la vulnérabilité est impossible, les signaux faibles disparaissent.
Les Boards les plus matures reconnaissent cette dynamique. Ils savent qu'un dirigeant qui dissimule les difficultés n'est pas plus solide ; il est simplement plus seul. Ils comprennent que la vulnérabilité n'est pas un débordement émotionnel, mais un mécanisme de précision décisionnelle. Ils encouragent le CEO à partager ce qui n'est pas stabilisé, non pour s'y substituer, mais pour élargir le cadre d'analyse. Un président de conseil expérimenté le formule ainsi : « Dire la vérité n'a jamais affaibli un dirigeant. Ce qui l'affaiblit, c'est de devoir la porter seul. »
Le contexte marocain donne à cette évolution une résonance particulière. Dans les groupes familiaux, la relation entre fondateur, héritiers et dirigeants externes est chargée d'histoire, de loyauté, d'émotions parfois silencieuses. La vulnérabilité peut y apparaître comme une dissonance culturelle. Dans les ETI en forte croissance, la pression opérationnelle réduit le temps disponible pour un dialogue stratégique authentique. Dans les Family Offices en transition, la gouvernance oscille encore entre logique patrimoniale et logique institutionnelle. Dans chacun de ces environnements, la tentation de maintenir l'apparence de maîtrise est forte. Pourtant, c'est précisément dans ces organisations que la vulnérabilité est devenue un levier de performance.
Les dirigeants qui acceptent cette nouvelle exigence ne renoncent pas à l'autorité. Ils la redéfinissent. Ils savent que l'époque ne récompense plus ceux qui prétendent tout savoir, mais ceux qui parviennent à mobiliser l'intelligence collective autour de ce qu'ils ne savent pas encore. Ils comprennent que la vulnérabilité n'est pas une exposition individuelle ; c'est la capacité à exposer la réalité pour permettre à l'organisation de la traiter. Ils s'autorisent à dire ce qui les inquiète, non pour se soulager, mais pour éviter la prise de décision isolée.
Les Boards, de leur côté, découvrent que la vulnérabilité du CEO impose une transformation équivalente de leur propre posture. Ils doivent créer un espace où les questions ne sont pas des mises en cause, où le désaccord ne menace pas la relation, où les sujets sensibles peuvent émerger sans être politisés. Ils doivent accepter que soutenir un dirigeant ne consiste pas à réduire la difficulté, mais à en partager la charge. Ils doivent comprendre que la vulnérabilité n'est ni un risque réputationnel ni une faiblesse institutionnelle : elle est devenue l'un des déterminants de la continuité stratégique.
Les organisations qui intégreront cette discipline de manière consciente disposeront d'un avantage structurel dans un environnement où l'instabilité est devenue permanente. Celles qui s'y refuseront continueront de confondre le silence avec la solidité, l'apparence avec la stabilité, et la maîtrise affichée avec la maîtrise réelle. Le leadership vulnérable n'est pas un renoncement. C'est une forme avancée de courage. Et c'est, aujourd'hui, l'une des conditions les plus sûres de la continuité.
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